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ALINE

Aline Tacite est bien décidée à faire la peau aux stéréotypes sur la coiffure noire. A la suite d’un cheminement personnel, elle fonde Boucles d’ébène afin de promouvoir le cheveu naturel, soit le port du cheveu sans altération chimique. Après avoir tenté de rentrer dans un moule qui ne lui correspondait pas Aline entame une quête d’identité qui va l’amener bien plus loin qu’elle ne l’imaginait. Aujourd’hui à la tête d’une association, de studios de coiffure et d’un salon-évènement elle mène un combat pour libérer les femmes du poids des diktats de la beauté. Une révolution qui commence dès la racine du cheveu…

 

 Si aujourd’hui vous travaillez le cheveux naturel c’est à la suite d’un long cheminement autour de votre identité qui débute après une réflexion d’un camarade de classe…

J’ai sept ans, je suis dans la cour de l’école quand un camarade de classe m’appelle  « sale noiraude ». C’est un dessin animé de l’époque qui met en scène une vache noire complètement stupide et qui se plaint sans cesse auprès de son docteur… Comme la plupart des enfants je regardais cette série télévisée. Si je trouvais ça drôle, j’ai paradoxalement toujours ressenti une certaine gêne, comme un malaise avec cette vache. Je ne l’avais pas encore identifié mais il y avait quelque chose qui me dérangeait. Quand ce petit garçon m’a balancé cette phrase « sale noiraude » c’était par rapport à ma couleur de peau. Ça m’a directement renvoyé à ma différence de manière très violente. Jusque là je jouais, j’apprenais, j’étais avec mes amis et si on avait conscience de certaines différences on ne se classait pas en disant tu es noire, tu es jaune et tu es crépue. Non, on jouait tout simplement.

Une prise de conscience qui va d’abord vous amener à vouloir masquer tout ce qui n’entre pas dans les canons de beauté de l’époque…

Oui car cette réflexion m’a fait intérioriser ma différence de manière négative. Oui je suis noire, crépue et j’ai des traits différents, mais le « sale noiraude » renvoyait lui à une vache stupide. Or à cet âge là on se construit, on intériorise les normes mais aussi les modèles dominants… J’ai très vite compris que la référence en terme de beauté ce n’était pas moi mais plutôt ma meilleure amie Stéphanie. Elle avait la peau blanche, les yeux bleus, les cheveux blonds lisses et longs. Je me rappelle à quel point je la trouvais jolie. Elle correspondait parfaitement à l’image des magazines, alors que moi j’étais trop différente, bien loin de ces canons de beauté. J’ai très vite compris que je n’en serais jamais un, et ça c’était vraiment violent. Pourtant j’ai tout fait pour m’en rapprocher, j’ai très vite appris à tresser pour avoir des rajouts pour avoir une sensation de longueur. Je me souviens je les faisais bouger dans le vent. Très tôt j’ai rêvé d’avoir un défrisage.

Après des années à vous interdire le défrisage, un beau jour votre mère cède. Vous avez 14 ans, vous êtes en Guadeloupe quelles sensations cela vous procure ?

Pour la première fois de ma vie je me suis sentie magnifique. Pas seulement belle, mais magnifique. Je suis sortie du salon j’étais sur un nuage. Je me sentais féminine parce que pour la première fois je me rapprochais véritablement de ces canons de beauté qui s’étaient cristallisés dans mon esprit. Je me suis sentie au top, trop belle. Là quand je vous parle je peux encore ressentir l’émotion que ça m’a procurée, ce sentiment a été tellement fort. J’étais avec ma soeur, on avait fait ça ensemble et toutes les deux on se trouvait belles, c’était génial. Je suis sûre que ma posture a changé ce jour là, c’était puissant. Il n’y a pas que moi qui ai changé, car si je me suis sentie aussi attirante c’est aussi parce que le regard des autres s’était lui aussi transformé.

Vous avez l’impression d’effleurer un rêve, du coup vous tentez à nouveau l’expérience en France, mais cela ne se passe pas comme prévu…

Pour entretenir ces jolies boucles il fallait utiliser les produits que le salon en Guadeloupe nous avait fournis. Mais comme pour tout, les produits ont une fin… Après plusieurs tentatives pour les retrouver, et après avoir essayé des substituts mes cheveux se sont cassés. Mais je n’allais pas m’arrêter en si bon chemin, j’avais goûté à cette sensation je ne voulais pas y renoncer. Quelques mois plus tard, je suis donc allée avec ma soeur pour un défrisage complètement raide cette fois. La coiffeuse me met le produit, j’attends et puis petit à petit ça commence à me brûler. Je me rassure en me disant que le produit doit agir. A un moment ça devient à la limite du supportable, j’interpelle la coiffeuse qui me dit que vu mon cheveu il faut laisser un temps de pose assez long. Je décide de le supporter parce que le jeu en vaut vraiment la chandelle. Je ressors du salon avec mes cheveux raides mais j’ai des brûlures et des croûtes sur tout le cuir chevelu. Rapidement mes cheveux cassent et tombent… Après les avoir ramassé par paquet je décide finalement de me regarder dans le miroir et à enfin me poser la question, pourquoi ? Pourquoi est-ce que je fais ça ? Quand j’ai vu à ce moment là l’image de Stéphanie ça a été un déclic. J’ai compris que je n’y arriverais jamais. Ce n’était pas moi, et si c’était la modèle que je cherchais, il valait mieux arrêter parce que je ne l’atteindrais jamais. Il était temps que je commence à m’accepter. 

Mais il faut une sacré force de caractère pour résister à une norme aussi forte ?

Peut-être… La littérature m’a énormément aidée. J’ai 17 ans et je découvre des auteurs comme Fanon, Cheikh Anta Diop, Aimé Césaire. Je prends conscience que j’ai une histoire qui est assez lourde, que les stigmates sont nombreux mais ça m’aide à me comprendre. Et face à ce miroir, je prends la décision, envers et contre tous, et surtout envers les regards de l’extérieur, d’être moi. Ce n’était pas évident car j’étais adolescente et après ce défrisage j’ai du me raser complètement. J’étais crépue et court, ce que je redoutais le plus. Mais le fait de me regarder et d’avoir une autre image de moi, j’ai découvert une autre Aline. Je regardais mes traits, je me scrutais et je ne me trouvais pas si mal. J’ai même eu des compliments de l’extérieur. S’il y a eu des réflexions négatives, j’ai décidé de ne garder que les positives. Tout est une question de positionnement dans la vie, et ce jour-là j’ai décidé que quoiqu’il arrive, même si c’est dur et si les réflexions sont parfois vraiment douloureuses, ça piquera toujours moins que le défrisage. 


Si aujourd’hui de plus en plus de femmes assument leur identité comment se fait-il que le poids des industries de défrisage reste important malgré les dangers liés à leur utilisation ?

Ces dernières années le défrisage a chuté. Avec le mouvement dit « nappy » qui prône le retour au naturel, il y a une vraie prise de conscience profonde et internationale. Si ce changement a débuté depuis un certain temps, il s’est intensifié ces dernières années notamment grâce aux blogs qui facilitent le partagent d’images et multiplient les références. En 2004, début de l’aventure, il n’y avait pas autant d’images et ça nous manquait cruellement. J’étais convaincue que ce qui arrive allait se passer, je ne savais pas quand mais je savais que le mouvement allait s’amplifier. Pas au point de détrôner le défrisage car les femmes sont changeantes, et même si elles ont conscience des dangers il y a une forme d’addiction. L’addiction de rentrer dans le moule, de se sentir belle, l’addiction de ne pas devoir affronter les regards et le poids de la société trop lourds. C’est une pression tellement forte. Aujourd’hui beaucoup de femmes noires ou afro-descendantes sont victimes du défrisage. Elles sont obligées de porter une perruque parce qu’elles ont tellement maltraité leurs cheveux pendant des années, malgré les croutes, les blessures, la souffrance elles ont continué. Elles ont des alopécies définitives, des chutes de cheveux irrémédiables. Les femmes savent que c’est risqué, heureusement les formulations de défrisages se sont améliorées. il y a une meilleure prise en charge de certains coiffeurs qui maitrisent le défrisage et son protocole de soin. S’il y a moins de dégâts, il y’en a encore trop. Une des raisons de ce fléau c’est aussi la vente en libre service de ces produits. Dans les centres commerciaux il n’est pas rare de voir des produits de défrisage même pour enfant…

Aucune loi ne permet de limiter cette vente en libre service, ça semble être un enjeu de santé publique ?

Pour moi ça devrait être clairement interdit. On ne peut pas mettre ce type de produit sur un enfant de 4 ans et pourtant ça se fait. Même avant 12-13 ans ça devrait être interdit. C’est un problème de santé publique, maintenant comment l’arrêter… Je sais qu’il y a eu des dossiers de montés mais je ne sais pas pourquoi ça n’a jamais abouti. Sans doute parce que ça n’intéresse personne et que ça génère trop d’argent. 

 

Une pression que vous cherchez à combattre à travers la transmission, pourquoi est-ce important pour vous ?

C’est crucial. Si je pense qu’on ne pourra pas éradiquer le défrisage, je suis convaincue qu’on peut continuer à gagner du terrain et atteindre au moins un équilibre. Et ça ne peut passer que par la transmission de valeurs, d’images et d’informations positives auprès des enfants et des petites filles en particulier. Quand j’étais petite si j’avais eu des références positives, des Beyoncé en afro par exemple, les choses auraient pu être différentes. J’aurai pu imposer au monde ces références là. Et deuxième point, surtout transmettre l’amour de soi. C’est aussi basique que ça. Peu importe la couleur, apprendre à l’enfant à être soi-même, à s’épanouir, valoriser qui il est, sans se sentir supérieure ou inférieure mais juste chérir son soi. C’est extrêmement important pour se construire, et c’est seulement une fois qu’on a cultivé ça qu’on peut s’épanouir. C’est le terreau qui permet de grandir de manière équilibrée.

Vous êtes maman d’une petite fille comment vous la préparez à ce monde ?

Elle ne passera pas par tout ce que je suis passée, ça fait parti de mon plan (rires). Et pourtant… Elle n’a que 4 ans et demi et les choses sont déjà en marche contre moi. Récemment elle me parlait et s’est définie comme « marron », pour me dire quelques instants après qu’elle n’aimait pas cette couleur, elle préférait le blanc… C’était douloureux à entendre, mais c’était aussi extrêmement révélateur. Elle a déjà commencé à intégrer ce que moi j’intégrais un peu plus tard : sa différence, et elle l’a intégrée négativement. Heureusement je sais qu’à cet âge ils essaient de se positionner et moi je suis là et je contre balance. Je l’affuble d’images positives, de livres et de poupées qui lui ressemblent. C’est important, car à mon époque il n’y avait pas de noirs ou alors c’était le « bad guy ». On ne se rend pas compte quand ce n’est pas sa réalité, mais tous les jours il y a des signaux extrêmement puissants. On enfonce le clou jusqu’à ce que les personnes ne puissent plus exister voire s’annulent complètement. Et ça ma fille… c’est même pas possible. Elle sait ce que je fais, elle vient au salon, elle observe, elle essaie de se situer. Ce n’est pas évident mais on en parle beaucoup. Quand elle m’a dit qu’elle préférait le blanc au marron je lui ai dit, oui c’est vrai c’est beau mais le marron c’est beau aussi. Et tu es marron et tu es splendide telle que tu es. Elle me regarde et me dit tu dis ça parce que t’es ma mère. Je lui ai répondu que non c’était la vérité, elle était elle et elle était belle.

Si vous aviez un conseil à donner ?

L’amour de la différence. L’amour et le respect de la différence de l’autre. Tout au moins le respect parce que respecter l’autre c’est lui permettre d’être et c’est tout mon discours. Mon parcours est autour de ça, si dès le départ j’avais été respectée pour ma différence, je n’aurai pas eu à traverser toutes ces épreuves. Et surtout s’aimer soi, simplement.

 

Texte : Justine Werbrouck
Photos : Guillaume Dassonville

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Boucles d’Ebène Studio,3 avenue Henri Ravera, 92220 Bagneux. 
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