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MORGANE

Si aujourd’hui Morgane est professeure de français dans un collège en Normandie, rien ne la prédestinait à faire ce métier. Du journalisme à la littérature en passant par la violence des zones prioritaires Morgane nous livre son cheminement personnel et les choix qui l’ont amenée là. Ne vous fiez pas à ses airs doux et son écriture délicate, Morgane c’est aussi une force de vivre. Une volonté perpétuelle de s’arracher aux regards des autres pour vivre pleinement sa vie. Portrait d’une femme aussi sensible que courageuse.

On est en juin c’est bientôt la fin de l’année scolaire c’est un moment particulier pour une professeure ?

Oui, je ne parle pas au nom de tous mes collègues mais pour moi c’est vraiment l’occasion de faire le bilan. Pendant des mois, on travaille avec les élèves et la fin d’année c’est le moment où on voit nos efforts récompensés. Il se passe quelque chose comme une vague. L’an dernier je me suis rendue compte que le lien humain qu’on tisse avec les élèves est extrêmement puissant. Toute l’année j’ai été remplie de doutes. Est-ce que je leur apporte vraiment quelque chose ? Est-ce que je suis utile ? C’est un métier fait de hauts et de bas. Il y a des moments où c’est vraiment génial, avec des cours où il se passe vraiment quelque chose. Et puis d’autres où je ressors avec un sentiment d’impuissance. Les dernières semaines cristallisent tout ce qui se passe dans l’année. Juin c’est aussi la période où on peut imaginer des temps en petit groupe, des ateliers qui sortent un peu du cadre scolaire. C’est une façon de mieux connaître les élèves et c’est quelque chose que j’apprécie car je ne fais pas ce métier juste pour transmettre des connaissances. Certains pensent qu’on n’est pas là pour être des psychologues ou des assistantes sociales mais pour moi c’est impossible. Les élèves sont des êtres humains à prendre dans leur globalité. On ne peut pas s’arrêter à notre cours.

Qu’est ce que tu retiens de ta première année en tant que professeure ?

C’est l’année où je réalise que tout ce qui s’est passé avant était fait pour m’amener là. Bizarrement j’ai même des amis de longue date qui me disent que je suis faite pour faire ce métier alors qu’à la base je ne pensais pas du tout faire ça. Cette année de titulaire confirme vraiment mon choix. Je quitte souvent mon travail en me disant que je suis vraiment chanceuse. J’adore la littérature donc en parler toute la journée ! Et même s’ils n’ont que 10-12 ans on peut parler de littérature, notamment en étant ludique. En classe de sixième on a étudié Le Livre de la Jungle j’avais donc constitué des tribus avec des noms d’animaux, pour la séquence sur les pirates j’avais transformé la salle de classe en bateau… Les élèves s’amusent mais moi aussi. Dans certains cours je ris avec eux et c’est sincère. J’ai déjà eu des fous rires avec mes élèves. Après il y aussi des fois où je ferme la porte et je me dis qu’aujourd’hui c’était pas top. Mais globalement j’ai vraiment de la chance car j’adore ce que je fais.

Au début tu ne voulais pas en faire ton métier, tu t’es d’abord tournée vers le journalisme, tu peux nous expliquer comment tu en es arrivée à être professeure de français  ?

C’est marrant parce qu’il faut savoir que quand j’avais 7 ans je disais que je voulais être maitresse d’école et pas journaliste. Après le lycée je suis allée dans la culture et la communication. Et quand il a fallu choisir les options j’avais écarté la culture au profit du journalisme car j’avais un groupe d’amies qui elles avaient toutes choisi journalisme. Je pense qu’elles voulaient vraiment faire ça, elles sont dans le journalisme maintenant. Mais moi je me suis laissée embarquer dans un truc qui ne me plaisait qu’à moitié… A la base j’adore écrire donc je pensais que ce serait génial, j’allais pouvoir écrire toute la journée. Ce que je n’avais pas réalisé c’est que j’allais écrire sur l’actualité. Si j’aime la lire, l’écrire est une chose différente. Aujourd’hui avec le recul je vois pleins d’indices qui étaient pourtant là. J’ai toujours un carnet où j’écris des choses au jour le jour. Et j’avais marqué en novembre de ma L3 « La littérature me manque ». Quand je relis ça je me dis que c’était clair depuis le début. Durant cette année, je me suis concentrée sur ma Licence, mon stage, et j’ai laissé de côté les concours. Dans l’optique de les repasser je me suis mise dans des conditions dingues pour réussir. J’ai passé une année à Nancy où je faisais mes études toute seule alors que la totalité de mes amis étaient partis. Et j’ai bossé comme une folle. J’avais des très bons résultats avec la prépa que je suivais en parallèle. Pour moi c’était impossible de le louper. Je m’étais mise en tête d’être reporter à l’étranger. Je m’étais vraiment construit un personnage. Ce n’était tellement pas moi, ce n’était pas moi de dire que j’allais devenir reporter dans tel pays, que j’admirais  Anne Nivat ou Sophie Bouillon. Ceux sont des femmes géniales mais ce n’est pas moi. J’ai fait des stages où tout s’était bien passé, je ne lisais plus de littérature mais des reportages. Et puis les concours sont arrivés. Après les écrits de l’ESJ Lille (Ecole supérieur de journalisme), j’ai été admissible et je suis allée à l’oral, oú ils ne comptent plus les notes de la partie écrite. Le jour des résultats, j’ai appris que j’étais 9ème sur 1000 à l’écrit, mais 56 ème à l’oral, alors qu’ils en prenaient 55… Tout le monde m’a encouragée à recommencer et là j’ai dit non.
J’ai pris ça comme un énorme signe du destin, on ne loupe pas à une place un concours pour lequel on a bossé à ce point avec de tels résultats à l’écrit. Et le fait d’avoir été refusée à l’oral c’est comme s’ils avaient refusé ce que j’étais. Sur le coup ça été franchement horrible. On était le 10 juillet et je n’avais rien. Rien sauf la littérature, c’était ce qui me manquait alors je me suis inscrite en master.

Tu n’as donc pas voulu être professeure directement après le journalisme ?

Non, ce n’est pas venu aussi clairement.  Suite aux échecs je suis partie au Maroc toute seule et je me souviens que dans le train j’avais écrit, encore dans mes carnets, pourquoi ne pas enseigner… Mais à l’époque je pensais qu’être prof ce n’était pas « bien ». Passer le CAPES après les concours de journalisme n’était pas assez « stylé ». J’étais dans un truc d’apparence et c’est ce qui m’avait menée là. Quand je voulais aller dans le cursus culture je me souviens mes amies me disaient que c’était bouché et sans avenir, que le journalisme c’était mieux. Et ça a résonné en moi pendant très longtemps. Même quand j’ai passé le CAPES, je continuais de chercher d’autres cursus en m’inquiétant de ce que les autres pourraient penser… L’année de ma licence 3, on se torturait avec les gens de la promo en se questionnant sur notre avenir. Qu’est ce qui se passerait si on n’avait pas les concours. J’avais toujours dit que si j’échouais je serais prof et je me souviens de leur réponse : « non mais tu ne vas pas faire ça, c’est trop un truc par défaut. » J’ai mis longtemps à comprendre que non ce n’était pas vrai, et que personne ne pensait que j’étais en train de foirer ma vie. 

Devenir prof n’était donc pas de tout repos, notamment lors de ton stage où tu atterris dans une zone prioritaire en banlieue parisienne, tu peux nous en parler ?

C’était en juillet, j’étais en vacances et j’ai appris que j’étais mutée dans un établissement REP, zone prévention violence et zone sensible. Quand j’ai vu tous ces acronymes accolés je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais des à priori qui m’ont fait paniquer. J’ai contacté une prof qui avait enseigné dans cet établissement et j’ai eu des retours vraiment flippants. Mais je ne me suis pas laissée décourager et je suis arrivée pleine d’enthousiasme avec l’envie de réussir. Très vite ma bonne volonté a été un petit peu mise à rude épreuve. J’avais deux classes, la première heure, avec des cinquièmes, a été apocalyptique. Alors que j’écrivais mon nom au tableau j’ai entendu « elle est stressée hein ». La deuxième heure avec les sixième s’est mieux passée, ils étaient adorables. Ça m’a permis de quitter le collège sur une note positive. L’une des choses importantes que j’ai comprise c’est que je n’étais pas là pour que mes élèves m’aiment, mais qu’ils étaient là pour aimer la matière. Avec une de mes classes j’en ai vraiment bavé. Il y a eu plusieurs événements ponctuels, au sein du collège, qui m’ont fragilisée : une copie blanche avec pour seule inscription des insultes, des bombes lacrymogènes dans le couloir, l’entrée des élèves incendiée un matin... Mais bizarrement ce ne sont pas ces événements qui ont été les plus difficiles. C’est la violence au quotidien qui peut être terrible, la violence contre nous mais aussi entre eux, dans leurs paroles et leurs actes. Quand je sortais du collège j’avais l’impression d’avoir servi de punching-ball. Tout ce que les élèves ont en eux, de frustrations et de révolte, on se le prend de plein fouet et tous les jours.

Comment on tient dans ces conditions ?

Je pense qu’il faut vraiment beaucoup de recul et comprendre que ce n’est pas contre soi, mais contre l’institution et cette société dans laquelle ils sont invisibles. Lors d’une séquence on a travaillé sur le thème du voyage. Je leur avais demandé d’écrire un poème sur le lieu qu’ils rêvaient de visiter. Une partie de la classe a écrit sur Paris qui se trouvait à 6km en bus et 4 km à vol d’oiseau. Je me suis pris une énorme claque. Je pensais naïvement qu’ils allaient me parler de Rome, Tokyo, Los Angeles… J’ai énormément appris de cette expérience avec de réelles et belles victoires. J’avais un élève qui était arrivé en France un mois avant la rentrée scolaire. Il ne parlait pas très bien le français, était souvent colérique. Un jour, après une heure à batailler pour qu’il emprunte un livre au CDI, il est revenu quelques heures après en me remerciant pour me dire qu’il avait hâte de rentrer chez lui pour le finir. Ou alors lors de la séance sur la poésie, quand ils m’ont dit « Mais ça déstresse la poésie Madame » et après leur avoir demandé pourquoi ils m’ont répondu « Ben parce que c’est beau »... Ces pépites ont été mon moteur.

Aujourd’hui tu vis en Normandie tu avais besoin de quitter Paris ?

Paris c’était bien mais à la fin ce n’était plus bon pour moi. Je suis née à la campagne et j’avais besoin de retrouver la nature. Les transports, le stress, j’avais besoin de partir le matin et de voir le levé du soleil de ma voiture. De nombreuses personnes autour de moi n’ont pas forcément compris, mais ma vie a été trop longtemps régie par l’opinion des autres, et là je me suis dit « je m’en fous ». L’année dernière j’étais à bout de nerf et même physiquement certains signaux ne trompent pas. J’avais des allergies, de l’eczéma mais quatre jours après mon déménagement tout a disparu… Partir c’était la preuve de ma capacité à m’écouter. Aujourd’hui j’ai repris ma liberté face aux regards des autres et je préfère largement ma vie maintenant.

Tu as un blog où tu partages tes lectures et où tu écris aussi, il y a un an tu publiais une nouvelle et aujourd’hui tu es partie pour un roman, écrire c’est vital pour toi ?

En fait j’ai toujours été passionnée par l’écriture. D’aussi loin que je m’en souvienne même au collège je décrochais des cours pour écrire. Du coup l’année dernière j’ai participé à mon premier concours de nouvelle, les nouvelles sélectionnées étaient publiées dans un recueil. J’ai hésité et puis poussée par ma mère j’ai envoyé ma nouvelle. Trois semaines plus tard j’avais un mail qui me disait « nous avons le très grand plaisir de vous annoncer que vous faites parties des lauréats ». J’ai eu de nombreux retours positifs par des professionnels, c’était une pluie de bonnes ondes, ça m’a vraiment fait du bien. J’ai donc décidé de m’y mettre sérieusement et d’écrire un roman !


Si tu avais un/des conseils à donner aux lecteurs du blog ?

N’écouter que soi et ne pas réfléchir à ce que les autres vont penser ou dire. On a tous un truc au fond de nous et il faut vraiment aller le chercher et l’écouter. C’est le conseil que je donnerai à la moi d’il y a 10 ans, et que je garde en tête encore aujourd’hui car je n’en suis pas totalement libérée. Cela passe aussi par le fait de bien s’entourer et d’arrêter d’accorder du crédit à des relations qui ne sont pas forcément bonnes pour soi.

Texte : Justine Werbrouck
Photos : Guillaume Dassonville

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La nouvelle, Le cahier bleu https://www.librinova.com/librairie/ouvrage-collectif-1/le-temps-d-un-voyage

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